Paris, 9 décembre 2005
C.B.-V : Vous auriez pu devenir écrivain, car vous lisez beaucoup et vous êtes un homme amoureux de la littérature. D’ailleurs votre première référence est Conrad : quels rapports entretenez-vous avec l’écriture ?
G.M : J’ai écrit une dizaine de livres sur ma peinture. Mon premier ouvrage Au-delà du tachisme témoignait de mon besoin d’expliquer ma différence avec les autres. Et puis c’était surtout une action décisive contre les abstraits géométriques, comme par exemple des gens comme Vasarely, du reste il était charmant, mais il n’y avait, à mes yeux, aucune transcendance dans ses tableaux géométriques.
Je pensais à vos livres mais également à la revue que vous avez dirigée pour une compagnie maritime ?
Oui, United State Lines. Déjà en 1947, cette compagnie m’avait nommé directeur des relations publiques, et puis en 1953, les responsables m’ont confié la mission d’éditer une fois par an leur revue. Ça a été merveilleux parce que j’ai correspondu avec un très grand nombre de personnes ; j’ai eu des articles signés par les plus grands noms de l’histoire. J’ai privilégié trois domaines qui me paraissaient fondamentaux : l’expression, le savoir et la pensée. D’ailleurs, dans le premier numéro, j’ai essayé de faire une comparaison entre ce qu’on peut appeler les trois composantes d’une civilisation française et américaine. C’était absolument fascinant de pouvoir écrire à toutes les universités américaines et à l’intelligentsia française et d’en voir quelles en étaient les correspondantes.
Vous vous êtes beaucoup intéressé à la philosophie, et on peut lire vos textes qui sont très référencés en la matière.
Oui, j’admire Heidegger et j’aime Nietzsche pour sa liberté extrême bien qu’il fasse à un certain moment l’éloge de
la Grèce et ce n’est pas mon cas. De
la Grèce , je n’aime que les pré-socratiques peut-être avec excès mais tous ce qui est Platon, Aristote… c’est dépassé sur le plan de la logique, cette logique classique est anéantie.
Revenons à la peinture et à vos débuts de peintre.
Oui. Mes premières peintures abstraites ont été réalisées à Douai dans le Nord de
la France lorsque j’ai été nommé professeur d’anglais. A ce moment-là, je n’étais pas au courant de ce qui se passait à Paris. L’année suivante, je suis parti enseigner le français à l’université américaine de Biarritz où j’ai entendu parler pour la première fois des peintres américains, mais je ne les connaissais pas. Ensuite, j’ai été vivre à Istres où il y avait encore une présence américaine. Et, c’est dans cette ville en 1946 que j’ai peint deux ou trois tableaux qui sont tout à fait révélateurs de ma personnalité et que j’ai envoyés dans les salons et les expositions. Je suis venu m’installer à Paris le 9 mars 1947, car finalement c’est là où tous se passait. J’ai commencé à exposer, mais j’ai surtout organisé ma première exposition contre l’abstraction géométrique qui s’appelait l’Imaginaire mais qui devait en réalité s’appeler Vers l’Abstraction lyrique.
Pourquoi l’Imaginaire et non l’Abstraction lyrique ?
La propriétaire de la galerie, Éva Philippe, trouvait ce titre trop compliqué et au dernier moment a préféré le modifier. J’y ai concédé, mais pour moi « abstractivisme » aurait été encore plus juste qu’abstraction. Abstractivisme va avec cubisme, futurisme, abstraction ça n’a pas l’air d’être une école de peinture.
Vous êtes donc l’inventeur de « l’Abstraction lyrique ». Aujourd’hui, l’histoire de l’art regroupe un certain nombre d’artistes de votre génération, notamment ceux qui ont émergé à la fin de la guerre, sous différents titres comme
la Seconde École de Paris, l’Art Informel, le Taschisme… Avec le temps, comment situez-vous votre peinture par rapport à ces « mouvements » ?
Oui, je suis au courant de tout cela. L’Abstraction lyrique, c’est moi qui ai trouvé ce terme ; Je crois que je suis le seul à l’incarner véritablement. L’exposition que je voulais faire, et que j’ai faite en 1947, était pour réunir tous ceux qui n’étaient pas bien sûr géométriques, mais surtout qui avaient une tendance à une certaine liberté. Pour le catalogue, j’avais demandé à Jean-José Marchand de faire la préface et dans son texte, il emploie le véritable titre L’Abstractivisme Lyrique.